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Comme une mère qui donne le sein à ses enfants (1 Thess. 2, 7).

Xavier CHARPE
Frères
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31e dimanche du Temps Ordinaire : année A

Paul a fondé cette communauté de Thessalonique et il est plein de tendresse pour ses « frères » dans la foi. Un peu plus loin, au verset 11, il va modifier l’image et leur dire qu’il s’est comporté pour chacun d’entre eux « comme un père ». Mais comparaison, fût-elle affectueuse, ne vaut pas raison. Car, même s’il a fondé cette Église, il continue à les appeler ses « frères » : « N’appelez personne votre père ! » La fraternité, c’est la règle absolue et la constitution de l’Église du Christ ; constitution au sens du droit constitutionnel. Jusqu’au Christ lui-même qui ne se fait jamais appeler « Père », mais qui par sa vie donnée pour nous a fait de nous les « fils de son Père » ; en cela Christ s’est fait notre frère. « Enfants de Dieu vous l’êtes et donc héritiers et cohéritiers du Christ », nous dit l’Apôtre…

Et que disait l’évangile de ce dimanche ? « Ne vous laissez pas appeler “maitreˮ (“enseigneurˮ), un seul est votre maitre (le Christ) ; vous êtes tous frères ! Et ne vous faites pas appeler Pèreˮ ; car de “Pèreˮ en effet vous n’en avez qu’un seul, celui qui est dans les cieux (Dieu) ; ne vous faites pas appelés “guidesˮ, car de guide vous n’en avez qu’un seul, le Christ. » (Mt 23, 8-1O). Comment avons-nous pu enfreindre cette règle absolue, faute de laquelle il n’y a plus de foi chrétienne ?

Ce n’est pas une affaire de mots ; c’est une question de fond, car elle est fondatrice de ce qu’est l’Église : une Communion fraternelle.

J’aimerais me faire comprendre concrètement : l’Église est structurée par des ministères, par des services, par des charges, avec les responsabilités qui y sont liées. Êtes-vous curé de telle ou telle paroisse ? Non, moi non plus ! Êtes-vous l’évêque du diocèse ? Non ! Moi non plus ! Ce qui ne veut pas dire que chacun de nous n’exerce pas une responsabilité, à notre place, en fonction des dons que chacun a reçus de Dieu. Et comme chacun a reçu des dons de Dieu, chacun de nous est mobilisé en fonction de ses capacités.

Cette manière de donner du « mon père » à nos curés et à nos évêques est parfaitement inappropriée, quand elle n’est pas ridicule, surtout quand elle s’adresse à des personnes plus jeunes que nous. Il est d’ailleurs parfaitement cocasse que des ministres de notre Église veuillent se faire appeler « Père », eux qui précisément ont renoncé à la paternité, puisqu’on leur a fait obligation de célibat. N’allez pas me dire que nos curés et évêques sont d’autant plus accrochés à cette appellation qu’ils ont renoncé à la paternité et que sauf exception ils ne l’ont jamais expérimentée. Serait-ce comme une sorte de compensation ?

Cette façon de se faire appeler « père » est au demeurant prétentieuse, puisque Jésus lui-même ne s’attribue jamais ce titre et ne se fait jamais appeler ainsi. Il prend toujours soin de bien distinguer entre son Père et lui : Lui, c’est lui ; son Père, c’est « Le Père ».

Elle est dangereuse. On l’a vu avec le « Père Preynat ». Quand on met dans la tête des jeunes curés qu’ils sont des « Pères » et qu’ils sont détenteurs d’un pouvoir de « père » ne soyons pas étonnés si certains en abusent et sont des « pères abusifs ». (Plusieurs évêques, comme s’ils voulaient éviter de se poser la question de la responsabilité de notre Église dans ces affaires de pédophilie ecclésiastique, ont fait remarquer que nombre de cas de pédophilie se passent dans le cadre des familles, avec des pères abusifs ; ce en quoi ils n’ont pas tort. Raison de plus pour ne pas engager les prêtres sur cette voie dangereuse de leur donner à penser qu’ils sont des « pères » investis de pouvoir.) Quand on raisonne en termes de service et de fraternité, dans l’humilité, on court moins ce risque. Les ministères ne se définissent pas comme un statut de supériorité, mais comme des services et des réquisitions pour le service.

Il s’agit surtout d’un grave contre-sens. Non seulement parce que nous ne sommes pas les uns pour les autres des « pères », mais tout autant parce que cette manière de penser méconnait en profondeur ce qu’est la fraternité. La fraternité, cela ne leur suffirait-il pas ? N’en auraient-ils pas expérimenté la richesse et la fécondité ? Cette conception méconnait surtout le type de relation de communion qui structure nos relations entre chrétiens et plus largement avec tout frère humain.

[…] C’est de se considérer comme des frères qui permet aux curés d’être de bons prédicateurs, car ils ne prêchent pas « d’en haut », comme des personnages engoncés dans leur « supériorité », mais avec empathie et comme des témoins, patentés certes, mais de simples témoins. Et quand ils entendent leurs frères et leurs sœurs en confession, ils savent bien qu’ils sont là « en frères » et que le pardon qu’ils transmettent est celui de Dieu ; pas le leur.

Les « vaudois », fils spirituels du lyonnais Pierre Valdo, connaissaient leurs évangiles ; on prétend même qu’ils savaient par cœur l’évangile de Marc, le plus court ; on les envoyait aux galères, si on trouvait chez eux une Bible ! Du coup, connaissant l’interdiction d’appeler leurs pasteurs « pères », ils les appelaient « barba », ce qui en patois piémontais signifie « oncle ». Un signe de reconnaissance et de respect. Comme dit l’apôtre : « Ayez de la considération pour ceux qui se donnent de la peine pour vous. » (1Thess 5, 13) Ayons de la considération pour nos frères qui ont reçu la charge d’être nos pasteurs, pasteurs par dérivation, sachant que notre vrai pasteur, c’est Jésus-Christ, notre Seigneur.
 

Xavier Charpe –

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